"Et si l'art existe pour dire la vie,
peut-il ou doit-il occulter le cancer..."

Les contes

Extrait de "L'homme qui lisait dans les mamelons"
de Ronald Laroque
Planète rebelle

Il révélait à la propriétaire de ces mobiles beautés ce qui allait se passer d'heureux dans sa vie. Après toutes ces expériences, un jour, il comprit, il eut la révélation: il était devenu mamelonnologue.

Vers vingt ans, il décida d'ouvrir un bureau... L'on y venait déjà des villes avoisinantes et maintenant sa réputation avait franchi les frontières du Québec. Des femmes venaient de l'Ontario, de Vancouver, des États-Unis, de Mexico, puis elles vinrent même d'Europe, d'Asie, d'Afrique.

Dans l'antre de son bureau, il effleura des seins noirs magnifiques, des seins bruns insolents, dressés et pointés, des seins amples, épatés, des seins d'une grande blancheur, presque albinos, et d'autres avec des zébrures étonnantes... Il en ausculta de toutes les formes, de tous les volumes: des seins citrons, des seins melons, seins pamplemousses, seins oranges... Et il vit et saisit des mamelons au macramé bien dessiné, tout vallonnés lorsqu'ils durcissaient sous ses doigts... Il admira des aréoles merveilleuses qui s'étalaient sur la moitié des seins et d'autres plus frileuses, toutes petites près du tétin...

Il connut même des seins solitaires qui avaient perdu leur compagnon. Et une fois, une femme vint qui n'en avait plus du tout, mais il trouva le sein vibratoire et le mamelon magnétique et il put lui dire à elle aussi son avenir heureux. Et pour les porteuses de ces beautés, de ces trésors, même absents ou trop étreints, pour chacune, chaque fois, il ressentit de la tendresse...

Cela se déroulait toujours de la même façon. La femme entrait dans son bureau, il l'invitait à s'asseoir... Il s'approchait d'elle en souriant, prenait une chaise et s'assoyait à son tour vraiment tout près d'elle...



Extrait de l'introduction au recueil de contes
Tant d'histoires autour des seins
collectif
Planète rebelle

Ces récits et contes sont issus d'un concours d'écriture, «La Sein phonie des mots». Une invitation aux femmes et aux hommes à partager leur imaginaire, leurs émotions, à raconter des histoires de romance, d'amour, de maladie, de nudité, érotiques, maternantes... bref des histoires réelles ou inventées, qui se déploient telle une vibrante symphonie.

Vingt ans d'intervention en santé des femmes et neuf ans en dépistage du cancer du sein nous ont donné un accès privilégié à l'intimité des femmes. Nous avons entendu un grand nombre d'histoires que nous aurions voulu transmettre. L'objectif du concours était de permettre de dire tout haut ce que plusieurs d'entre nous vivent en toute intimité.

De là l'idée de lancer ce concours à Montréal. Il s'est vite envolé aux quatre coins du Québec, au Labrador, en Europe, en Asie.

Plus de cent personnes, en majorité des femmes, nous ont fait parvenir un texte. Pour certaines, ce concours aura été le début d'un processus de guérison, pour d'autres un processus de création, pour d'autres encore, une occasion de se rappeler, ou un rituel de passage...

Quand nous intervenons en cancer du sein, il nous semble essentiel d'aborder l'histoire des femmes et de leurs seins. De parler de la place que les seins occupent socialement et individuellement. Pour nous, le cancer du sein s'inscrit dans l'histoire. Les seins sont «lourds» de sens et investis de diverses manières, selon la famille, la région, le pays, le continent, la religion, les médias et le système médical en place. Des femmes nous confient leurs histoires. Ces récits nous rappellent constament comment l'environement influence la façon dont on perçoit le corps et les seins...



Extrait de "Belle comme une Apsara"
"Tant d'histoires autour des seins"
de Sandra St-Laurent
Planète rebelle

Vu mon jeune âge et la densité compacte de mes seins, il était impossible de me faire passer une mammographie. Évoluant dans une société où «il faut le voir pour le croire», on a dû ouvrir pour agir. À l'aube de mes vingt ans, je me suis retrouvée en petite jaquette bleue, dans l'immensité d'une salle d'opération aussi chaleureuse que puisse l'être une salle de tuiles blanches passées au désinfectant, afin que des spécialistes aillent faire du tourisme dans mon intimité.

C'est là qu'on m'a suspendue entre ciel et terre pour mieux cueillir une petite perle de vaisseaux sanguins de la grosseur d'un globe oculaire. Un gros œil triste qui s'est avéré bénin.

Mais le mal était fait et la peur avait fait son chemin dans mon petit bonheur. J'ai eu peur pour mon sein. Peur pour ma vie. Peur que cette horrible épée de Damoclès me tombe dessus et qu'elle entaille ma féminité. Je savais bien que la féminité était plus qu'un sein galbé. Seulement, je n'avais pas envie de devenir une Amazone malgré moi. Elles pouvaient bien se priver d'un sein pour être de meilleurs archers, moi je réalisais brutalement que la mythologie ne m'intéressait pas tant que ça. Que j'étais en fait une pacifiste qui tenait à ses seins. Je voulais que mes seins servent un jour de refuge à mes petits, comme ceux de ma mère qui avaient accueilli jadis quelques-uns de mes chagrins.

Souvent, j'ai pensé être seule au monde devant ma petite cicatrice, pour ensuite découvrir d'autres femmes et jeunes femmes qui, comme moi, étaient passées par là. J'aurais tellement aimé connaître leur secret! M'appuyer sur leur sein ou leur cœur pour comprendre. Pour vaincre la peur. La peur de porter le soutien-gorge noir du deuil...


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